Magrée souterraine

Philippe Meus
Janvier 2002


Un effondrement karstique important et spectaculaire a eu lieu en ce début du mois de novembre 2001 (précisément la nuit du 4 au 5), à Amostrennes, sur le plateau dominant l'Ourthe à Esneux (photo 1). Les coordonnées Lambert, relevées à l'aide d'un GPS, en sont x = 233154m et y = 136010m. L'altitude approximative est de 160 m, soit moins d'une centaine de mètres au-dessus du lit majeur de l'Ourthe.

Cet effondrement s'est produit à la faveur d'une doline préexistante, laquelle faisait partie, avec plusieurs autres, d'un alignement situé géologiquement dans les bancs calcaires de la formation de Lustin. Un peu plus au Sud se trouve le contact avec les calcaires schisteux de la formation d'Aisemont (Frasnien) et les shales de la formation de Lambermont (Frasnien-Famennien). Au Nord, le plateau est incisé parallèlement à la stratification par la vallée du ruisseau de Fond Martin (ou ruisseau de la Magrée), lequel s'insinue en grande partie dans les formations givetiennes de Nèvremont (calcaires) et de Fromelennes (calcaires et schistes), ainsi que dans la formation frasnienne de Presles (calcaires, éventuellement dolomies, et schistes). L'ancienne doline était une dépression, encore visible, de plusieurs dizaines de mètres de large et profonde de maximum un mètre. Le vide nouvellement créé, en forme d'entonnoir, mesurait à l'origine une huitaine de mètres de profondeur et une douzaine de mètres de diamètre en surface, le volume de roche ainsi descendu étant estimé à 300 m3.

Dans les quelques semaines qui suivirent, le trou s'est quelque peu approfondi et les parois ont subi quelques réajustements, sans doute par soutirage et lessivage des terrains meubles mélangés aux blocs rocheux. Les couches géologiques sont fortement redressées à cet endroit et il est logique de penser que l'effrondement se serait produit à la faveur de glissements bancs sur bancs des calcaires le long d'intercalaires schisteux ou de joints altérés. Les couches de calcaire affleurent sur le flanc sud de la doline où elles sont en grande partie masquées par des sédiments en provenance de l'épaisse couche d'altération effondrée (photo 2).

Au-delà de ces considérations géologiques, le spéléologue se posera bien entendu la question de savoir si le phénomène est, ou n'est pas, pénétrable et nombreux sont en effet ceux qui se sont déjà rendus sur place depuis l'événement. Afin d'éviter toute affluence inutile, sachez que pour l'instant, il ne l'est pas, même si on est toujours en droit d'espérer qu'il le devienne suite à une reprise de l'approfondissement. Le fait qu'il s'agisse d'un éboulement récent, dans des couches redressées, très altérées, non encore travaillées par l'érosion de surface, rend peu probable le recoupement de conduits bien dégagés et d'un point de vue stabilité il n'est pour l'instant pas conseillé de s'aventurer au fond de la doline.

Ceci dit, il est non moins intéressant de constater que ce mouvement du sol est en réalité le témoin d'un activité karstique plus profonde liée à l'existence de circulations d'eaux souterraines. A ce titre, Continent 7 étudie depuis plusieurs années ces circulations en vue, entre autres, d'en préciser le potentiel spéléologique. Sans entrer dans trop de détails, lesquels feront prochainement l'objet d'une publication, une série de travaux visant à mieux connaître l'hydrologie souterraine de ce système ont été entrepris et des liens privilégiés avec les propriétaires ont été établis en vue de permettre de mener à bien cette mission. Il serait dommage que l'affluence de curieux ne vienne corrompre le climat de confiance existant.

Après de nombreuses recherches sur ce système, une première campagne de traçage a été réalisée en 1994 depuis les pertes (chantoires) de Baugnée et des Chasseurs, en direction des exutoires principaux dans l'Ourthe. Depuis plusieurs mois, une sonde automatique est installée sur l'émergence principale, en vue d'étudier la dynamique des interactions eaux de surface-eaux souterraines. Cette sonde acquiert, avec précision et au pas de la demi-heure, le niveau, la température, la conductivité, le pH, le potentiel oxydo-réducteur de l'eau, ainsi que la pression atmosphérique. Les premiers résultats sont en cours d'interprétation.

La source a d'autre part fait l'objet, par la Direction Générale des Ressources Naturelles et de l'Environnement, d'une campagne d'analyse de sa qualité chimique visant à l'inclure dans le réseau de surveillance de l'état qualitatif des nappes d'eau souterraine en région wallonne, réseau requis par la mise en Å“uvre de la récente Directive-Cadre européenne sur l'eau. Elle a en outre fait récemment l'objet de prélèvements biologiques par la CWEPSS (Commission wallonne d'Etude et de Protection des Sites souterrains) et l'IRSNB (Institut royal des Sciences naturelles de Belgique), visant à étudier la biodiversité dans le cadre du projet de recherche européen Pascalis.

D'autres investigations -les travaux dont il est question ici n'étant en fait que des préliminaires- sont en préparation. Des informations peuvent être obtenues, pour les aspects hydrogéologiques, auprès de Philippe Meus, ainsi que, pour les aspects spéléologiques, auprès de Robert Levêque , tout deux membres de Continent 7.

 
 


Dernière mise à jour 10-07-2005

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