Les
Carnets de Continent 7 (n° 26, 1997)

 

 

LOUCTOCAUCHEMARD (Conte du Capéran)

Guy LARDINOIS



Bivouac ais vous êtes fou,oh oui ! Gouffre du Capéran post siphon

Bivouac post S1/UL1 "Mais vous êtes fous, oh oui !"



Louctores -853, septembre 2009...

Je règle la température du bivouac sur 21°C car pour moi, 19°C même constant à plus ou moins 0.1°C, ce n'est pas suffisant. L'humidité est stabilisée à 57% depuis 2 heures grâce à nos deux Polartec qui sèchent dans leurs filets au-dessus de nous. Les trois flammes du brûleur, avivées par mon changement de réglage, éclairent les concrétions qui colorent la salle d'un blanc laiteux.

Le 'tchouc tchouc' de la pompe automatique (voir l'article d'Olivier Cap 97, dernières lignes) qui remonte l'eau jusqu'à la surface s'entend comme une berceuse. Enfin, c'est mon avis ! Heureusement, car cette année, il règne en surface une sécheresse record. Même la source du Capéran ne coule plus depuis juillet. 'Tchouc tchouc', l'eau remonte vers la surface à 2cm/seconde. 14 heures pour arriver à l'extérieur...

'Ploc'... Je souris. C'est la combi de mon voisin qui s'égoutte. Quelle andouille ce 'Gros Verre de terre cuite'(*). Il a voulu élargir l'étroiture qui mène à la salle du bivouac. C'est ainsi qu'il a trouvé, à son 17831 ème tir, un nouveau danger à la technique des cartouches. Pour faire court, un éclat a sectionné le tuyau qui conduit l'eau en surface. Coincé dans son étroiture, il s'est pris le jet d'eau dans la poire ! 92 bars... Sa texair est propre mais il n'a pas dû rire. Encore 6 heures et l'eau arrivera de nouveau en surface. Ce doit être la panique là-haut : 50 litres par jour, ce n'est pas beaucoup pour 13. Ils se passeront de vaisselle !

'Gros Ver de Bois'(*) vient de se retourner. C'est à peine si mon hamac -pourtant solidaire du sien- a bougé. Et il ronfle comme une scierie. Impossible de fermer l'Å“il. Je fais quand même un piètre inventeur : 6 mois de travail pour fabriquer cet 'abri-bivouac climatisé suspendu'(**) et je n'ai pas pensé aux ronfleurs. L'année prochaine, j'ajouterai l'adjectif 'insonorisé'. Je vais être crevé demain si je ne dors pas. Enfin, je peux toujours rêver du futur. 'Ploc'... 'tchouc'...'RRRRR'...'tchouc'... RRRRfrr'...'ploc'...


Seraing, 160 m d'altitude (rêve sur l'expédition idéale du futur), vendredi 17h22 septembre 2022...

Le boulot terminé 22 minutes plus tôt, quatre spéléos s'engouffrent dans le break préchargé la veille (on peut rêver !). Objectif : un traçage dans un -1000 pyrénéen d'altitude depuis la Belgique en ...quatre jours. Quelle organisation !

Eaux-Bonnes, 820 m, samedi 07 heures du matin, septembre 2022...

Le break est déchargé et 'Martel' (***) est assemblé en 45 minutes (on s'est entraîné 14 fois le mois passé). 'Martel' est chargé en 18 minutes. Juste le temps pour que 'Grosse Verte prairie' (*) distribue les bières belges rituelles. Le moteurs 125 cc deux temps de 'Martel' chauffe. Je prends les commandes et mes trois collègues se huchent sur la sauterelle, sorte de remorque munie de trois sièges de vélo. Départ : il est 8h 25, nous déjeunerons en route.

Plateau avant Gesque, 09h17, septembre 2022...

Nous abandonnons la sauterelle pour poursuivre à pied avec un horrible sac de 14 kg chacun. Heureusement, 'Martel' traîne une corde grâce à laquelle il va nous tirer à 4 km/h pour 6 litres d'essence aller-retour. La chenillette de 94 kg, chargée de 398 kg de matériel, attaque la pente par la droite du vallon sec à petite vitesse. La première équipe va attaquer les premiers puits de Louctores vers 11h , soit moins de 18 heures après le départ de Liège ! Nous disposons de trois jours et trois nuits d'exploration. Génial cet aménagement dans le break qui permet à la première équipe de dormir durant le trajet. Sans compter les bivouacs climatisés pré-positionnés à -330, -552, -731, -940 et -1169. Le bivouac de -1327 est, s'ils vivent encore, occupé par des Bretons qui l'essayent depuis 13 mois ! Dans la journée, je dois encore aller chercher les 4 Lapons et rencontrer notre hydrogéologue mosan. L'équipe sanitaire avec psy qui doit arriver demain matin s'occupera des gars de -1327. Les chenilles commencent à patiner sur l'herbe mouillée. Il va falloir mettre les pointes. 50 pointes ! Heureusement, la visseuse chargée à partir des 3 batteries de 'Martel' (36 volts pour la foreuse Hilti) fait le travail en 5 min.

Louctores, surface, 22h32, fin septembre 2022...

'RRRRRR'... 'RRRRRR'... La tente de 'Gros Vers de gris' (*) est 7.32m à l'écart et on l'entend malgré la sono qui va à fond. Pas moyen de dormir. Les Lapons que Jack a rameuté d'on ne sait où pour renforcer nos rangs, ont profité de 'Martel' pour monter une chaîne hi-fi de 500 watt en Capéran. Pardon, en crête ! Et ils la font marcher à fond. Les batteries de 'Martel' vont être vides. Décidément, toutes mes inventions se retournent contre moi. Les Français eux ne veulent plus quitter le bivouac de privation sensoriel de -1327. Depuis l'année dernière, ils devraient être à court de pilules repas.

'Tuut tuut'... La radio à extrêmes basses fréquences (système utilisé pour communiquer avec les sous-marins en plongée) nous transmet, depuis -1412, le début des injections dans les 7 circulations. Sept traceurs injectés automatiquement avec chaque fois 2H34'12' d'intervalle. Dans la vallée, Mosa termine la mise en place des 19 échantillonneurs. Il va se marrer pour analyser 1900 échantillons. Enfin, on ne viendra les relever que dans un mois et demi. Je le préviens par radio du début du processus. Il va falloir gazer pour déséquiper car ce n'est qu'un week-end de 4 jours. La psy, qui n'a pas convaincu les Français de sortir, vient de remonter. Heureusement que nous avons prévu des pilules pour qu'ils puissent passer l'hiver. Les Lapons repasseront par Rennes (en Bretagne) pour prévenir leur famille qu'elles ne doivent plus croire au Père Noël.

DEBOUT... DEBOUT...

Loucotres, retour brutal à la réalité, -853m, mercredi 07h21, septembre 2009...

Debout ! me hurle 'Gros Vert de peur' (*). La chaudière s'est arrêtée sur minuterie. Il fait très froid (17°C). Heureusement, ma polar est parfaitement sèche. Je râle, il reste de la boue humide dans un doigt de mon gant gauche. Dans une heure, nous continuerons de désobstruer un siphon de sable qui nous bloque depuis l'année dernière à -899. Le tas de déblais est impressionnant. Il faudrait fabriquer un tunnelier alimenté depuis la surface par un groupe électrogène. 'Gros Ver de vase' (*) ne m'écoute pas, il est dans son élément : il creuse.

Il faudrait ... , il faudrait... mais c'est vrai que cette année, j'ai promis à ma femme de commencer la hotte de la cuisine ! La vie est dure pour les spéléos...

Guy

L'auteur, en communication avec le médecin de Spéléo Secours ;-)


(*)
Alias Robert Levêque

(**) Projet dont la maquette et les premiers éléments sont réellement visibles au labo.

(***) Non, il ne s'agit pas de Cognac MARTEL*** mais d'une plate-forme 1 m x 1.7m, montée sur chenilles et destinée à transporter du matériel. Un modèle existe chez Honda. Il est muni d'un petit moteur 2 temps et se conduit comme une tondeuse à gazon. D'autres modèles plus lourds sont utilisés pour le débardage (appelé 'cheval de fer' ou 'brouette mécanique') ainsi que sur les chantiers de génie civil. Ces engins remplacent avantageusement les Jeeps car leur consommation est dérisoire et ils abîment beaucoup moins la nature. Ils peuvent prendre place sur une remorque ou pour les petits modèles dans un break.



Dernière mise à jour 29-04-2005

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