Nos explorations... ailleurs

Al-Mi'sâl (Yemen)


Robert Levêque





Lors d'un tournage sur l'île de Soqotra, nous avons fait la connaissance de l'archéologue Christian Robin qui dirige le laboratoire d'étude des langues sémitiques au Collège de France. L'amitié naissante permis, en octobre 2002, à Alain Grignard de se rendre au Yémen, sur un site archéologique étudié par Christian Robin.
 

Portant le nom d'al-Mi'sâl, ce site de grande importance historique se trouve dans la pro-vince d'al-Baydâ', à 200 km de la capitale du Yémen, Sanaa, en direction du sud-est.

 


C
hristian proposa donc à Alain de l'accompagner et de l'aider à photographier des inscriptions gravées sur un rocher à une quinzaine de mètres de hauteur.

 

Alain prit du matériel en conséquence et se retrouva devant un obstacle qui ne corres-pondait pas du tout à la description. En effet, les inscriptions se trouvaient à la hauteur dite, mais celle-ci se comptant depuis une terrasse inclinée située 100 m au-dessus du sol. La hauteur totale de ce gros rocher est de 120 à 130 m

 

De plus, les gravures sont faites dans une partie totalement surplombante à 10 m du sommet !

 
 

Imaginons le désappointement de notre ami se retrouvant avec un matériel insuffisant devant la tâche à accomplir. Néanmoins, il put faire une descente en faisant quelques photos. Mais cela se révéla totalement insuffisant puisque certains panneaux gravés avaient plusieurs m² de surface. Les photos devant être prises perpendiculairement aux inscriptions et ce avec une lumière rasante, il était donc nécessaire de repositionner la corde après chaque prise de vue. Autre inconvénient qui le gêna, c'est la giration du pendule qu'il représentait dans le surplomb.

 

Force leur est de constater que, sans un apport supplémentaire en matériel, les archéologues ne pourraient pas avoir des photos exploitables de la totalité des gravures.

 

Une nouvelle expédition se mit sur pied et, le premier décembre 2003, nous sommes partis pour le Yémen. Nous n'avions que quelques jours pour effectuer le travail, puisque nous rentrions le 8 décembre.

 

Dans ce type de pays, il est obligatoire de posséder toutes les autorisations adéquates et ce dans le nombre imposé. Christian Robin, ayant une grande habitude de cette contrée, nous a organisé cela de main de maître. Il n'empêche que, malgré ces précautions, il n'en demeure pas moins un certain nombre d'incertitudes et de divers dangers soupçonnés ou insoupçonnables.

 

Le lendemain de notre arrivée, nous avons fait le trajet nous menant dans la région du site et nous avons pris nos quartiers dans un hôtel situé à une bonne heure de jeep du rocher d'al-Mi'sâl.

 

Cette contrée est une région volcanique où, fréquemment, des tremblements de terre s'y ressentent. Nous nous trouvons sur un plateau d'une altitude moyenne de 2.000 m sur lequel il y a, à perte de vue, des cônes volcaniques et autres formations de toutes hauteurs. On dirait des << cuperdons >> posés sur une table un jour de St Nicolas.

Le mercredi, pour moi, c'est la découverte du site. C'est grandiose, imaginez l'intérieur d'un affleurement granitique de couleur rose en forme d'épingle à cheveux procurant une remarquable défense naturelle, sur près de 2000 m de long et sur 500 m de large.

 

Là où la barrière rocheuse n'offre pas un obstacle suffisant, un mur d'enceinte a été construit.

 

Les vestiges les plus notables sont l'enceinte, les palais dont il subsiste les fondements, de nombreux aménagements hydrauliques (canaux pour diriger les eaux de ruissellement, bassins et citernes) et surtout le temple. Celui-ci est aménagé sur le plus haut piton dominant de quelque 120 m la branche méridionale de l'épingle à cheveux.

 

Il en subsiste les chemins d'accès, les citernes et surtout 11 inscriptions rédigées en langue sabéenne (la langue du royaume de Saba') et en écriture sud arabique (l'écriture du Yémen antique), gravées dans le granite.

Ce sont ces inscriptions qui font que nous sommes là. La plupart ont été relevée et photographiées à plusieurs reprises parce qu'elles étaient relativement accessibles. Mais six d'entres elles sont particulièrement longues et détaillées. Elles nous apprennent que le temple était consacré à la déesse Soleil et qu'elles ont été composées sous l'autorité des princes qui habitèrent ce site, appelé autrefois << Wa'Lân >> (al-Mi'sâl) .

 

Ce sont des actions de grâce adressées à la déesse qui est remerciée pour la protection et l'aide apportées dans de nombreuses campagnes militaires (qui sont décrites en détail) ou lors de l'aménagement de la ville. Les inscriptions du temple se distribuent entre les dernières décennies du 1ier s. av.è.chr. et les années 270 è.chr. Donc plusieurs siècles avant le début de l'Islam.

 

C'est la période où << Wa'Lân >> était la capitale d'une principauté appelée << Radmân >>, plus ou moins indépendante des trois royaumes voisins (Qatabân, Hadramawt et Himyar). Les conditions naturelles n'étaient pas très favorables à la présence d'une population, puisque la région est semi-désertique. Cette population ne pouvait survivre que grâce à d'importants aménagements hydrauliques (barrages et canaux) dont on voit les vestiges dans tout le site d'al-Mi'sâl. Ce site a été, progressivement, abandonné quand << Radmân >> a perdu son indépendance.

 

L'importance historique de << Radmân >> est illustrée par le fait que l'héritier du trône de << Himyar >>, le royaume qui domina la moitié méridionale de l'Arabie aux IVe-VIe s., en devint le seigneur attitré. On rapporte également que << Radmân >> noua des liens avec La Mecque au VI ème siècle.

 

Cette description que Christian Robin a bien voulu nous faire donne une coloration historique à notre venue, car elle va permettre (in shah Allah) d'avoir des relevés photographiques précis et ainsi donner aux archéologues un matériel leur permettant de découvrir des lettres ou des signes impossibles à voir autrement et aussi leur permettant d'élaborer diverses hypothèses sur la manière dont elles ont été façonnées.

 

Ce mercredi, nous sommes donc à pied d'Å“uvre et la tâche est de taille. Le bloc sommital fait 35 m de haut et ne possède aucune arête, tout est arrondi. Le dessus de quelque 100 m² est très impressionnant, c'est comme si nous étions perchés sur une énorme pomme sans aucune fissure. A chaque pas s'approchant du vide, la pente s'accentue jusqu'à devenir verticale et puis surplombante.

 

Etre assuré est le maître-mot !

 

Nous remarquons qu'il y a beaucoup de chasseurs dans le coin car outre les coups de feu entendus, il n'y a presque plus de gibier. Cela doit être comme dans la ville d'à côté, pour être sûrs que le gibier peut comprendre qui est le maître, ils tirent constamment !

 

Nous passons notre temps à placer les spits nécessaires pour pendre les agrès aux deux endroits où nous allons faire les photographies.

 

Mais c'était sans compter sur les revendications de certains indigènes quant à la gestion du site ! Nous avions pourtant palabré avec les représentants de l'autorité locale. De plus, le service archéologique du Yémen avait mis à notre disposition un de leur représentant pour arrondir toutes les mauvaises interprétations qui pourraient résulter de notre démarche malgré tout envahissante, bien que courte dans le temps.

 

Donc ces gens sont venus éructer des mots incompréhensibles pour moi, le tout agrémenté de gestes, d'énervements et de mitraillettes !

 

Force est de se plier au plus élémentaire savoir-vivre en respectant la propriété d'autrui et de replier bagages.

 

Tien, les coups de feu ont cessé (ce n'est pas comme en ville alors !)

 

La contrariété du chef n'était pas encore vi-sible et nous donnait à penser que tout allait s'arranger pour le lendemain, il a plus d'un tour dans son sac.

 

Donc le jeudi, nous revoilà sur place, en ayant eu soin de se faire accompagner par un des dirigeants du service archéologique Yéménite qui vint haranguer la foule en donnant un message dont la substance était sensiblement celle-ci :

 

<< Le monde entier vous regarde, al-Mi'sâl (le site) est d'une importance capitale pour l'humanité, vous devez aider les chercheurs dans leur quête >>.

 

Et il partit !

 

Nous revoilà avec notre mission et nous réinstallons tout. Nous gagnons malgré tout du temps puisque les spits ont été plantés et les cordes avec leurs nÅ“uds ainsi que les divers réglages ont été mis dans les kits tels quels lors du pliage du jour avant.

 

Ah ! Revoilà les chasseurs.

 

Nous continuons notre travail pendant que les chasseurs chassent. Et puis vient le moment où nous avons l'impression d'entendre des sifflements autour de nous. Oui, cela en est ! Donc l'incident d'hier n'est pas du tout atténué comme il fut déclaré ce matin !

 

Un de nos gardes, qui avait absolument voulu nous accompagner la-haut, nous dit << Il ne faut pas avoir peur, Allah a peur pour nous >>. Traduction : fais ton boulot et tais-toi.

 

Néanmoins, nous nous mettons en position courbée pour poursuivre. Bien que nous offrions une cible de choix, nous n'enregistrons aucune victime dans nos rangs (merci Allah).

 

Les échelles sont bien positionnées et le moment est venu d'aller faire les photos. Je me rends sous les inscriptions de telle manière à monter aux échelles jusqu'à leur niveau. Pendant ma préparation, un projectile vient égratigner la roche près de l'inscription la plus à droite. Impressionnant ! Bon il faut y aller, courage mon garçon, <> qu'il a dit !

 

J'emporte avec moi un kit où j'ai placé quatre appareils photographiques dont deux sophistiqués qui sont destinés aux principales prises de vue.

 

Arrivé à l'altitude correcte, je me place sur descendeur, par sécurité vis à vis des chasseurs.

 

Bien sûr, je ne suis que 15 m plus haut que la terrasse inclinée, mais celle-ci est à près de cent mètres au-dessus du sol, songez au spectacle, un plateau désertique avec une vue dégagée sur plusieurs dizaines de kilomètres dans toutes les directions, du gaz à n'en plus finir et les inscriptions à 2 m de moi sous le surplomb.

 

Celles-ci sont incisées dans un granit rose et sont particulièrement soignées, alors que le support est difficile à travailler. Les lettres sont très régulières et sobrement ornementées. Pour faciliter la lecture de loin, les panneaux étaient recouverts d'une peinture rouge-brun qui faisait contraste avec la couleur plus claire de la roche.

 

Tout cela, je devais l'enregistrer en numérique et sur pellicule. Je pris donc, dans mon sac, le premier des appareils.

 

Un projectile vient à nouveau toucher le rocher sur ma gauche. Là, j'ai l'impression d'être au centre d'une immense cible !

 

Soit le tireur sait tirer et fait exprès de viser à côté pour m'impressionner jusqu'au moment où il va vraiment être fâché et comme il sait tirer, hop ! C'est fait, une mouche de moins.

 

Soit il ne sait pas tirer et il me vise patiemment et me rate… mais à la longue !

 

Dans les deux cas la probabilité d'être touché est proportionnelle au temps resté sur place !

 

D'où ma question au chef qui sait tout << Je descends ? >>

 

Il me répond << il vaut mieux, oui ! >>

 

Bye bye l'échelle et vive la corde.

 

Il est à noter que mes petits camarades de bordée se trouvaient également dans la ligne de tir de l'agresseur et ont essuyé également divers tirs. Je n'étais pas le seul visé, loin s'en faut, et s'il y avait du politique dans l'air, je n'étais certainement pas le premier sur la liste.

 

Le représentant du service archéologique est passablement choqué, quant à nos gardes et nos porteurs, ils discutent ferme et se mettent à hurler dans la direction d'où venaient les coups de feu. Nous attendons et puis en définitive nous décidons de plier bagages, et à nouveau des coups de feu mais venant de l'autre côté du rocher. Serions nous coincés ? Non, après quelque temps, tout se calme et nous pouvons repartir.

 

Christian Robin est quelque peu contrarié car le lendemain, c'est vendredi, et donc c'est férié. Cela va être quasi impossible de régler ce problème pour que samedi (le dernier jour) nous puissions faire notre travail.

 

Nous rentrons à l'hôtel et nous apprenons qu'au même moment un assassinat politique fut perpétré dans une petite ville proche, ayant pour conséquence de contrarier un peu plus notre ami Christian.

 

L'interminable attente du vendredi, avec ses moult coups de téléphone aux principales relations du professeur, nous a quelque peu découragés.  En fin de journée nous avons, enfin, la joie d'apprendre que nous serons escortés par la police demain et que celle-ci restera avec nous pendant notre mission.

 

Départ samedi matin assez tôt de telle façon à prévenir tous petits problèmes. Nos policiers sont là en force, chacun avec une mitraillette. Ils sont une vingtaine à prendre pied dans leur cinq jeeps qui sont toutes équipées d'une mitrailleuse lourde. L'ensemble de notre groupe pense que cela doit suffire à faire entendre raison aux << snipers >>.

 

Notre arrivée, dans le village jouxtant le site, ne passa pas inaperçue. Le chef du groupe policier ainsi que quelques-uns uns d'entre nous sont allés négocier, pour la troisième fois, avec les notables du coin. Ces derniers nous ont garanti la réussite de notre démarche et de plus, ils donneraient, en début d'après-midi, un repas de contrition en gage de bonne foi.

 

Du haut de notre rocher, nous voyons nos policiers patrouiller autour du site. Et nous avons eu le bonheur de les voir prendre en chasse une jeep civile après avoir, à nouveau, entendu quelques tirs. A ce moment, nous étions certains que nous pourrions exécuter notre mission.

 

Nous avons donc commencé par le côté le plus aérien et le plus difficile. Alain s'est engagé dans ce parcours, très aérien, par le haut, pour positionner correctement les échelles que j'allais gravir ensuite. Au passage, il a fait quelques clichés, c'est toujours çà de pris.

 

Ensuite je suis monté là où le gaz est gaz et j'ai fait ce pourquoi j'étais venu.

 

Cette partie étant terminée, nous nous sommes rendu au village où les habitants avaient préparé le repas. Nous avons été reçus dans une très grande pièce où, avec les hommes et les enfants mâles du village, nous avons partagé ce repas fait de divers morceaux de moutons. Ici pas question de délicatesse en forme de serviettes et autres ustensiles propres à se faire mal. Au placard les fourchettes et les mitraillettes. Seul le couteau traditionnel (la Jambia) est toléré.

 

Nous pensions, malgré tout, à notre retour de demain. Nous savions que ce serait encore un << arraché >> de tous les instants pour emmener avec nous les derniers souvenirs visuels et les autres plus concrets, avant un vol de sept heures. Nous savions que nous ne reviendrions certainement jamais plus à cet endroit. Nous voulions une dernière fois en profiter.

 

Et c'est vers 15h que nous avons repris la deuxième séance de clichés qui se faisait sur la partie qui avait été équipée le mercredi. Cela s'est bien passé et nous avons pu réaliser plus ou moins 250 photos. Mais quel bonheur de faire un travail semblable sans l'inquiétude du tireur fou. C'est à ce moment que l'on ressent le vrai calme avec seulement le vent pour bruit dans les oreilles.

 

yémen 2003 253.jpg

 


Les Participants

 

3 Archéologues :

• Christian Robin, Collège de France

• Mounir Arbach, CNRS

• Jérémie Schiettecatte, Etudiant

2 Techniciens :

• Alain Grignard

• Robert Levêque

1 Inspecteur des antiquités yéménite

1 Chauffeur

1 Garde du corps

De 8 à 14 porteurs/gardes armés suivant les jours

Plus 20 policiers le dernier jour.

 

Les Photographes

 

• Alain Grignard

• Robert Levêque

• Christian Robin

• Jérémie Schiettecatte


Dernière mise à jour 24-04-2005

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